Sa vie
.
Michel Bakounine naquit, le 8 mai 1814 à
Priamoukhino,
Après une enfance heureuse et calme, il alla
passer trois ans à l’école d’artillerie de Saint-Pétersbourg, dont il sortit à
dix-huit ans (1832), après de brillants examens.
Il ne servit que deux années. En 1834,
comprenant qu’il faisait fausse route, il donna sa démission et alla se fixer à
Moscou, comme étudiant à l’Université.
Il passera là six années
(1834-1840).
On a dit qu’il se destinait alors
à l’enseignement de la philosophie, avec une chaire à l’Université de Moscou
comme suprême objectif.
À Dresde,
Bakounine se lie étroitement avec George Herwegh, le célèbre poète
révolutionnaire, ainsi qu’avec le musicien Adolf Reichel. Mais la police russe
l’observe et note toutes ses démarches, et bientôt la prudence la plus
élémentaire lui commande de quitter l’Allemagne. Avec Herwegh, il se rend alors
à Zurich (janvier 1843), où il fréquente assidûment les démocrates radicaux à la
Karl Froebel et surtout les communistes groupés autour de Weitling, le tailleur
écrivain.
Mais
l’arrestation de ce dernier oblige encore Bakounine à déguerpir (juin 1843). Il
passe en Suisse romande, s’arrête quelques semaines sur les bords du Léman,
vagabonde longuement en Savoie et en Valais et finit, l’hiver approchant, par
s’installer à Berne, où la famille du professeur Wilhelm Vogt l’accueille dans
son intimité (7).
Mais il est dit qu’il ne connaîtra plus désormais de repos. Au mois de
février 1845, un ordre arrive de Saint-Pétersbourg qui le somme d’avoir à
retourner immédiatement dans sa patrie. Il refuse d’obéir, mais du coup, il
cesse d’être en sûreté sur le sol de la républicaine Helvétie.
Il gagne Bruxelles en toute hâte ;
mais c’est Paris qui l’attire, et il y débarque en juillet.
Ces années de Paris furent utiles pour la
formation intellectuelle de Bakounine Il écrivit peu , étudia beaucoup, les
livres, les hommes, les choses. Le 29 novembre 1847, assistant au banquet
commémoratif de l’insurrection polonaise, il demanda la parole. Son discours fit
sensation. Il y exhortait Polonais et Russes à oublier leurs antiques querelles
pour s’efforcer de concert à la destruction du tsarisme, autrement dit à «
l’émancipation de tous les peuples slaves qui languissent sous le joug étranger
».
L’effet de ces
paroles ne se fit pas attendre : Bakounine fut expulsé de France à la requête de
l’ambassadeur russe Kisselef.
La révolution de février survenant sur ces
entrefaits, rouvrit à Bakounine les portes de la France.
Il accourut à Paris, les soulèvements de Vienne (13 mars) et de Berlin (18 mars)
attestaient la tendance du mouvement révolutionnaire à s’internationaliser.
Jamais la vieille Europe n’avait paru si près d’un bouleversement général.
Bakounine estima que sa vraie place n’était plus à Paris, mais parmi ses frères
douloureux, les Slaves.
Cependant la
révolution allemande approchait de son dénouement. Au printemps de 1849, le Parlement de
Francfort avait bien sans doute achevé la Constitution ; mais il se trouvait
assez embarrassé de son œuvre, impuissant qu’il était à en imposer le respect
aux souverains allemands. Un peu partout, il est vrai, le peuple se souleva,
mais il fut partout écrasé. À Dresde, où Bakounine résidait en secret depuis la
mi-avril, l’insurrection éclata le 3 mai et pendant cinq grands jours fut
maîtresse de la ville. À Dresde comme à Prague, Bakounine se conduisit en héros.
L’énergie de ses résolutions, sa bravoure inébranlable, son herculéenne stature
éveillèrent rapidement la légende. Le 9 mai cependant, l’insurrection faiblit.
Bakounine aurait voulu se jeter sur la Bohème avec tous les insurgés : il ne fut
pas écouté. Alors il se retira à Chemnitz où il fut découvert et capturé, tandis
que, plus heureux que lui, son compagnon, l’illustre musicien Richard Wagner
réussissait à disparaître.
Il fut condamné à mort le 16 janvier 1850, en même temps que deux
autres chefs de la révolution dresdoise : Heubner et Roeckel. Aucun d’eux
toutefois ne fut exécuté, mais le 13 juin de la même année, Bakounine était
livré à l’Autriche qui le réclamait pour sa participation à l’insurrection de
Prague. Enfermé successivement à Prague et à Olmütz où ses geôliers lui
infligèrent un traitement barbare, il fut pour la seconde fois condamné à mort
(15 mai 1851) ; mais de nouveau une commutation de peine intervint. Et comme le
gouvernement russe demandait son extradition on le conduisit à
Saint-Pétersbourg.
Jeté dans la forteresse Pierre-et-Paul, au fond du lugubre ravelin
d’Alexis, il y passa trois ans, au bout desquels il fut transféré dans la
forteresse de Schlüsselbourg. Trois années s’écoulèrent.
Il crut toucher l’extrémité de l’humaine
misère : le scorbut, la fièvre et l’insomnie brisaient lentement son corps
d’athlète, mais sa fermeté demeurait inentamée :
« Je ne désirais qu’une chose, écrira-t-il
plus tard, c’était de ne pas me laisser aller à la réconciliation et à la
résignation, de ne changer en rien, de ne pas m’avilir au point de chercher une
consolation en me trompant moi-même - de conserver jusqu’à la fin, intact, le
sentiment sacré de la révolte ».
C’est seulement en mars 1857 qu’il sortit de
cette tombe. Il fut interné à Tomsk, en Sibérie, où, vers la fin de l’année
suivante, il épousa une jeune fille d’origine polonaise, Antonie Kwiatkovska.
Peu de temps après, il recevait l’offre d’une fonction administrative à exercer
en Sibérie même, offre qu’il crut devoir décliner pour ne pas perdre « sa pureté
révolutionnaire ». Envoyé dans la suite à Irkoutsk (mars 1859), il eut la bonne
fortune d’y retrouver, en qualité de gouverneur de la Sibérie orientale, son
parent Mouravief-Amourski, le 17 juin
1861, prétextant un voyage d’affaires, il quittait Irkoutsk par la voie de
l’Amour et réussissait à atteindre Yokohama, puis San Francisco. Il était libre
! Le 27 décembre suivant, à Londres, il tombait dans les bras de ses vieux amis
Herzen et Ogaref.
Ici dans la vie de Michel Bakounine s’ouvre une période de prodigieuse
activité. Quelle énergie colossale était en cet homme que n’avaient pu dompter
les cachots ni l’exil ! Tous ses instincts longtemps bridés de révolutionnaire
et de révolté (il était à la fois l’un et l’autre) se déchaînèrent à nouveau, et
il s’y abandonna sans contrainte, avec une sorte de volupté. « Je sens en moi,
écrivait-il, une noble force ; peut-être ne me la reconnaissez-vous pas, mais
j’en ai moi-même conscience. Et je ne veux pas, je ne dois pas la vouer à
l’inaction ».
Il
apporta dans sa tâche une ardeur singulière, une frénésie presque barbare. Douze
années pleines, il ne vécut que pour agir, payant à l’occasion de sa personne,
le plus souvent inspirant les autres, communiquant à tous, jeunes et vieux, un
peu de sa passion, de son expérience, de son inaltérable et débordante
jeunesse.
Déçu
dans ses espérances d’une conflagration révolutionnaire du monde slave,
Bakounine regagna Londres, où il eut avec Marx une rencontre qui devait être la
dernière ; il passa ensuite en Italie, qu’il trouva tout entière secouée du
grand frisson de l’Unité, et où, après un second voyage en Suède, il se décida à
venir se fixer (1864). Il habita successivement Florence et
Naples.
Dans ce
milieu si nouveau pour lui, il se mit aussitôt à l’œuvre. Il avait été, à
Londres, l’ami de Mazzini et il l’était resté. Pourtant, il ne pouvait songer à
unir son action à celle du grand républicain mystique qui avait pris pour devise
: Dieu et le Peuple ; et comme il fallait être nécessairement pour ou contre
Mazzini, il prit le parti d’être contre et d’opposer à son dogmatisme
gouvernemental, propriétaire et religieux, un programme nettement socialiste et
révolutionnaire. C’est dans ce but qu’avec quelques amis italiens, il créa une
organisation secrète dont les membres s’appelaient frères et qui semble avoir
successivement porté les noms d’Alliance de la démocratie sociale, d’Alliance
des révolutionnaires socialistes et, finalement, - quand elle comprit des frères
de tous les pays - de Fraternité internationale. Elle avait pour programme :
l’athéisme, la négation de toute autorité politique, la propriété collective et
le fédéralisme, programme au nom duquel elle livra aux idées mazziniennes un
combat acharné.
C’est en vue d’exposer publiquement les idées des Frères internationaux
que Bakounine se rendit en septembre 1867, à Genève, au premier congrès de la
Ligue de la Paix et de la Liberté. Son discours lui valut la sympathie générale
et il fut élu membre du comité de la nouvelle Ligue.
Il s’installa à Clarens, sur les bords du
lac Léman, d’où il pouvait se rendre facilement aux séances du comité.
Le premier acte de l’Alliance fut d’adhérer
en bloc à l’Internationale.
Il y avait en 1868, quatre ans que celle-ci existait, mais ses débuts
avaient été obscurs et difficiles. À l’origine, petits bourgeois et prolétaires
s’y étaient coudoyés, fraternisant dans un socialisme sentimental et confus. Le
premier congrès (Genève, 1867) avait fait preuve d’une extrême modération. Mais
dès l’année suivante, au congrès de Lausanne, la question de la propriété
collective avait été posée ; elle venait d’être résolue tout récemment, au
congrès de Bruxelles, où trente voix contre quatre avaient voté la mise en
commun du sol et du sous-sol, des chemins de fer et des voies de communication.
En même temps, la force numérique et l’autorité morale de l’Internationale
croissaient dans tout l’Occident.
Le
Conseil général refusa d’admettre l’Alliance comme il avait précédemment refusé
d’admettre la Ligue de la Paix et de la Liberté. L’Alliance alors déclara
qu’elle cessait d’exister et invita ses groupes à entrer dans l’Internationale.
C’est ce que fit notamment le groupe genevois où dominait Bakounine. Il entra
dans l’Association sous le nom de Section de l’Alliance, et ce fut à son sujet
qu’en avril 1870, socialistes de Genève et socialistes du Jura se divisèrent,
les premiers refusant d’admettre l’Alliance dans la Fédération romande et les
seconds protestant contre cette exclusion.
Bakounine n’avait pas attendu d’être sorti
de la Ligue de la Paix pour entrer dans l’Internationale : depuis juillet 1868,
il appartenait à la section centrale de Genève, l’une des plus puissantes de
l’Association, que la part qu’elle venait de prendre à la grande grève du
bâtiment avait mise en pleine lumière. Libre du côté de la Ligue, et voulant
s’associer intimement à la vie des socialistes genevois, il s’installa à Genève
(septembre 1868).
En
ce temps-là, on travaillait beaucoup dans les sections de la Suisse romande. Les
résolutions de Bruxelles sur la propriété avaient frappé les esprits, et bientôt
Genève, le Locle et Saint-Imier comptèrent des collectivistes convaincus.
Bakounine, à la tête de sa Section de l’Alliance, exerça de suite une influence
décisive. Nouveau venu dans le monde ouvrier, il s’y était trouvé immédiatement
à l’aise, car il était peuple jusqu’au fond de l’âme. Par Ch. Perron et Paul
Robin, à Genève, par James Guillaume et Adhémar Schwitzguébel dans le Jura, sa
conception fédéraliste et libertaire du socialisme se répandait rapidement.
En
septembre 1869 se tint, à Bâle, le quatrième congrès de l’Internationale.
Bakounine s’y rendit au nom des ouvriers socialistes de Lyon et des mécaniciens
de Naples. À une forte majorité, le congrès, confirmant les décisions de
Bruxelles, se prononça pour l’abolition de la propriété individuelle du sol.
C’est ainsi qu’à la veille du congrès de
Bâle, Liebknecht colportait encore le vieux mensonge : Bakounine, agent russe.
Cité, à Bâle même, devant un tribunal d’honneur, Liebknecht dût reconnaître
avoir « agi avec une légèreté coupable », - ce qui n’empêcha pas, quelques mois
plus tard, un autre marxiste, Moritz Hess, d’écrire que Bakounine avait été à
Bâle l’agent des panslavistes : nouvelle perfidie que Marx lui-même devait
bientôt reprendre en l’aggravant encore (17).
C’est après le congrès de Bâle que Bakounine
quitta Genève pour s’établir à Locarno (Tessin), au bord du lac Majeur. Ce
départ (30 octobre) fut un vrai malheur pour l’Internationale genevoise, qui ne
tarda pas à tomber au pouvoir d’une coterie de politiciens ayant à sa tête le
Russe Outine, un fort triste personnage qui préludait alors au reniement le plus
abject par ses intrigues les plus malpropres. Outine était en Suisse l’agent
zélé de Marx, et ses menées devaient avoir pour conséquence de briser l’unité de
la Fédération romande et d’engendrer entre Genève et le Jura un conflit
retentissant et fatal.
Bakounine se mit à rédiger quelques brochures de propagande à destination de la
Russie (entre autres un appel Aux officiers de l’armée russe), puis quand, au
printemps suivant, le bruit de l’arrestation de Netchaïef courut dans la presse
suisse, il lança, en français, un petit écrit alerte et substantiel qu’il
intitula spirituellement : Les Ours de Berne et l’Ours de Saint-Pétersbourg
(18).
Mais entre
Bakounine et Netchaïef, entre ces deux hommes dont l’énergie était égale et qui,
malgré tout, tendaient au même but, il y avait au fond un abîme. Le
machiavélisme furieux de Netchaïef, son autoritarisme implacable, la perversité
voulue de ses moyens répugnaient à l’âme généreuse et loyale du vieux
révolutionnaire. La rupture devint inévitable : elle eut lieu en juillet 1870
(19). À cette date, du reste, l’esprit de Bakounine n’était plus aux affaires
russes : la guerre franco-allemande venait d’éclater.
Les premières victoires prussiennes
l’exaspérèrent : d’instinct, il haïssait dans Bismarck le champion déclaré de la
réaction européenne. Aussi embrassa-t-il passionnément la cause de la France,
surtout lorsque l’Empire ayant été anéanti en fait, il ne resta plus en face des
armées allemandes que le peuple français. Ce peuple, le plus révolutionnaire qui
fut au monde, allait-il accepter que la défaite de ses maîtres devînt sa propre
défaite ? Allait-il accepter le despotisme abject du sabre et de la botte ? On
le disait, mais le vieux Bakounine se cabrait à la seule pensée d’un tel crime,
de lèse-humanité plus que de lèse-patrie.
Le 31 août, il écrivait à Ogaref : « si la
révolution sociale ne sort pas directement de la guerre actuelle, le socialisme
sera pour longtemps perdu dans l’Europe entière ».
Le 18 mars
1871, la Commune était proclamée dans Paris. Durant soixante-dix jours, les
socialistes de tous les pays assistèrent, le cœur battant tout à tour
d’allégresse et d’angoisse, au déroulement de ce drame grandiose. Et Bakounine,
soudain réconforté, écrivait à son ami Ogaref (16 avril) : « On est enfin sorti
de la période de la phrase pour entrer dans celle de l’action. Quelle que soit
l’issue, ils sont en train de créer un fait historique immense. Et pour le cas
d’un échec, je ne désire que deux choses : 1° que les Versaillais n’arrivent à
vaincre Paris qu’avec l’aide ouverte des Prussiens ; 2° que les Parisiens en
périssant fassent périr avec eux la moitié au moins de Paris. Alors, malgré
toutes les victoires militaires, la question sociale sera posée comme un fait
énorme et indiscutable ».
Le 27 avril, il était au milieu des Jurassiens, prêt à franchir lui
aussi la frontière de France. Mais les événements ne le lui permirent pas. La
Commune succomba : du moins donna-t-elle dans sa chute l’inoubliable spectacle
d’un peuple qui ne veut pas survivre à sa défaite et pour qui la mort, derrière
la barricade ensanglantée, est encore une libération.
La grandeur de cette fin frappa les
imaginations comme un chant d’épopée. Le socialisme, désorganisé par la guerre,
dut à la Commune écrasée un renouveau d’énergie et d’espoir. Pouvait-on
désespérer d’une cause à laquelle des milliers d’existences s’étaient sacrifiées
? Bakounine reprit le chemin de Locarno, ayant recouvré toute sa confiance, et
bientôt, contre Mazzini qui invectivait les vaincus, il lança cette Réponse d’un
International où il saluait en paroles émouvantes ceux qui étaient morts « en
défendant la cause la plus humaine, la plus juste, la plus grandiose qui se fut
jamais produite dans l’histoire ». La jeunesse italienne applaudit Bakounine, et
lui, sûr cette fois d’être entendu, écrivit alors la Théologie politique de
Mazzini et l’Internationale, qui est un de ses meilleurs ouvrages.
C’est de cette polémique
anti-mazzinienne qu’est sorti en quelque sorte le parti socialiste italien.
Aussi lorsque les sections internationales de la péninsule se formèrent, l’année
d’après, en fédération italienne, s’empressèrent-elles d’envoyer à Bakounine une
adresse de reconnaissante sympathie.
Cependant le conflit déchaîné par Outine
entre les socialistes de Genève et ceux du Jura sur la question de l’admission
du groupe de l’Alliance dans la Fédération romande (avril 1870) ne s’était
nullement apaisé, et le Conseil général en prenant parti pour les Genevois
d’Outine n’avait fait qu’aggraver la querelle. En d’autre temps, les Jurassiens
eussent fait appel à l’Internationale elle-même. Mais la guerre avait empêché le
congrès de 1870 d’avoir lieu. Le congrès de l’année suivante n’en était que plus
impatiemment attendu ; aussi la déception fut-elle grande lorsque le Conseil
général, conformément d’ailleurs à son droit, décida de ne réunir en 1871 qu’une
simple conférence privée.
Celle-ci se tint à Londres dans le courant de septembre, se montra plus
déférente aux désirs du Conseil que n’eût fait un congrès. Elle approuva tout
d’abord sa conduite dans la question romande. Puis s’appropriant une idée
spécialement marxiste, elle édicta que « la constitution du prolétariat en parti
politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale »
et que « le mouvement économique et l’action politique de la classe ouvrière
sont indissolublement unis ».
En outre, la conférence autorisa le Conseil général à ne pas convoquer,
s’il le jugeait bon, le congrès de 1872 et à le remplacer par une nouvelle
conférence.
Ces
résolutions causèrent un peu partout une irritation qui ne fut nulle part aussi
vive que chez les internationaux jurassiens atteints dans leurs convictions les
plus chères. Aussi est-ce du Jura que partit le courant protestataire. Le 12
novembre 1871, un congrès régional se réunit à Sonvilier.
Après avoir constitué la
Fédération jurassienne, de glorieuse mémoire, il résolut d’adresser à toute
l’Internationale une circulaire réclamant la convocation d’un congrès général «
pour maintenir le principe de l’autonomie des sections et faire rentrer le
Conseil général dans son rôle normal, celui d’un simple bureau de correspondance
et de statistique ».
À Londres, on essaya d’abord de la résistance. Aux protestations venues
de partout, Marx répondit par un vénéneux libelle, les Prétendues scissions dans
l’Internationale, où Bakounine était de nouveau diffamé (1872). Il va sans dire
que Bakounine était accusé d’avoir fomenté les désordres dont souffrait
l’Internationale. Finalement, le Conseil dut céder : le congrès fut convoqué à
La Haye pour le 2 septembre. Aucune manœuvre (la preuve en est faite
aujourd’hui) ne fut épargnée par les marxistes pour abattre définitivement
l’opposition : ils y parvinrent sans trop de peine, à l’aide d’une majorité
truquée qui vota tout ce qu’ils voulurent. Bakounine était absent, retenu à
Zurich par la propagande russe. Après une parodie d’enquête et de jugement, il
fut exclu de l’Internationale pour avoir créé « une société appelée l’Alliance
ayant des statuts complètement différents » [de ceux de l’Internationale], et
son ami James Guillaume qui, lui, n’avait jamais appartenu à l’Alliance, fut
exclu avec lui.
Les
proscripteurs allèrent plus loin. Il ne leur suffisait pas d’exclure Bakounine ;
ce qu’ils voulaient, c’était le déshonorer. Ils l’accusèrent d’escroquerie et de
chantage.
Ainsi pour débarrasser l'Internationale d’un adversaire détesté, Marx
sans hésitation tentait de le déshonorer.
L’Internationale, d’ailleurs, ne
sut aucun gré à Marx du zèle vraiment outré qu’il avait mis à la défendre -
contre un homme qui ne la menaçait pas. Presque tout entière, elle refusa de
ratifier les décisions votées à La Haye et de reconnaître le nouveau Conseil
général. Dès le 15 septembre, à Saint-Imier, les anti-autoritaires réunis en
congrès international levèrent l’étendard de la révolte. Ils en profitèrent pour
accentuer encore leur opposition théorique à certains points de vue de la
doctrine marxiste. Celle-ci faisait de la conquête du pouvoir politique le
premier devoir de la classe ouvrière ; les anti-autoritaires affirmèrent, eux,
que le premier devoir du prolétariat était la destruction de tout pouvoir
politique.
L’idée
anarchiste était née.
L’année suivante, un congrès général où les sept fédérations
européennes de l’Internationale étaient représentées, se réunit à Genève : il
réorganisa l’Association sur la base de l’entière autonomie des sections et
supprima le Conseil général. Mais Bakounine n’y assista pas. Il était alors dans
sa soixantième année et pris d’une grande fatigue, n’aspirait plus qu’au repos.
Bakounine s’installa à Lugano. C’est là que dans la solitude,
le silence et la pauvreté, il passa ses deux dernières années. Il avait
définitivement, cette fois, renoncé à la politique et ne voyait plus qu’à de
longs intervalles ceux qui avaient été ses amis les plus chers.
Vers le milieu de juin 1876, son
mal empirant tous les jours, il fit le voyage de Berne pour s’y faire soigner
par son vieil ami, le docteur Adolf Vogt. Mais il n’y avait plus pour lui
désormais de remède : il s’éteignit sans souffrance dans la journée du 1er
juillet.
Ses
obsèques eurent lieu le surlendemain. Il fut inhumé dans le cimetière de Berne
sous une humble pierre où l’on peut aujourd’hui encore déchiffrer son nom.